SÉBASTIEN LACOMBLEZ  ︎︎︎ services ︎︎︎ spéculations (Fr)
overall design work 

L’arrivée de l’intelligence artificielle doit nous amener à reconsidérer l’enseignement artistique et, d’une façon plus large, notre rapport à la culture et au monde


TEXTE DU 07/01/23

Attention: certaines parties de ce texte ont été coécrites avec l’aide de l’intelligence artificielle d’Open AI et améliorées avec les outils orthographiques et grammaticaux de Google. Les images ont également été générées via l’IA. Bienvenue dans la vallée de l’étrange. 

Il y a environ deux mois, tandis que j’animais un atelier à l’IHECS, je surpris un étudiant qui utilisait DALL.E 2 afin de créer l’image dont il avait besoin afin d’illustrer son propos. Celle-ci fut générée en quelques secondes à partir d’une simple commande de texte. Je compris alors qu’une révolution technologique et artistique radicale était en marche.



Supplanté?  


Beaucoup craignent pour l’avenir de la création artistique. Ils ont en partie raison car les cartes sont en train d'être rebattues vigoureusement. Certains joueurs en pâtiront comme l’évoque Gregory Chatonsky dans son article Sur l’automatisation du style visuel et son remplacement. D’ailleurs, lorsqu’il s’agit d’élaborer une stratégie, il est prudent d’être pessimiste. C’est en envisageant les pires scénarios qu’il est possible de s’y préparer. En tant qu'enseignant, j’estime que mon devoir est d’imaginer les futurs probables afin d'entraîner au mieux mes étudiants à évoluer dans un monde que je ne connais pas mais que je peux tenter d’imaginer au moyen de la prospective (recherche visant à prévoir l'évolution des sociétés en identifiant des tendances et des facteurs d’évolution). En tant que professeurs, le plus irresponsable serait de ne pas préparer correctement nos élèves à faire face aux nouvelles réalités qui conditionnent leur avenir professionnel et artistique. Comme toute évolution technologique majeure, l’arrivée massive des intelligences artificielles dans les secteurs créatifs apporte son lot d’opportunités et de menaces. Il faut rapidement sortir de la phase d’émerveillement et d’angoisse afin de passer à l’analyse. Être pour ou contre ne change rien au fait que les intelligences artificielles font désormais partie du réel. Il s’agit de développer des voies d’enseignement artistique qui prennent en compte le changement qui s’opère. Il faut faire avec et tenter, si possible, d’en tirer parti.

Faire face à l’instabilité


En 1970 déjà, dans l'ouvrage Le Choc du futur — écrit en collaboration avec son épouse, Adelaide Farrell —, le sociologue et futurologue Alvin Toffler décrit l'état psychologique des individus et des sociétés confrontés au sentiment que “trop de changements se passent en trop peu de temps.”
En ce moment, une nouvelle évolution technologique radicale s'opère et elle va rapidement bouleverser tous les domaines artistiques. L’arrivée soudaine des intelligences artificielles dans le secteur de la création est profondément déstabilisante. Le choc a été rude. J'ai soudainement été habité par un large spectre d'émotions, entre excitation et angoisse. Je m'y suis plongé des jours durant, générant des quantités invraisemblables d'images fascinantes dotées d'une forte aura d’étrangeté. Tandis que je constatais l'immense pouvoir créatif de telles technologies, je commençais à me dire que cette émergence était la source d’une potentielle quatrième blessure narcissique pour l’humanité*. Freud en avait identifié trois: la blessure copernicienne (la terre n’est pas au centre de l’univers), la blessure darwinienne (l’homme est un animal comme les autres) et la blessure psychanalytique (le Moi n’est pas le maître de l’esprit). La quatrième blessure concerne peut-être ce que nous pensions être notre spécificité créatrice.
Aujourd’hui l’IA fait office d’assistant et elle a encore besoin d’opérateurs humains pour la production des commandes et la sélection des résultats. Mais il est évident qu’il est d’ores et déjà possible d’automatiser ces tâches et que cela ne devrait donc pas tarder à aboutir à une forme d’autonomisation de la création artificielle. DALLE.E propose déjà la génération automatique de prompts (des instructions en langage humain) au moyen de son interface ultra simplifiée. S’ils n’existent pas encore, des systèmes de votes arriveront également et permettront d’opérer la sélection au sein de l’immense masse d’images produites. Si on se laisse aller à l’imagination, le “génie artistique" pourrait être modélisé, tout comme l’esthétique de masse. Il s'agirait de sélectionner une forme de singularité en la dirigeant vers ce que l'on suppose être les attentes habituelles des amateurs d'arts éclairés. Tout cela pourrait s'opérer de manière continue afin que la "nouveauté" puisse régulièrement apparaître pour ensuite être sélectionnée à nouveau. Dans le processus du vivant, l’évolution s'opère de cette manière, avec la mutation agissant comme carburant et l'environnement jouant le rôle de sélecteur. La magie n'existe pas malgré tous les appels à réenchanter le monde. L’IA a le mérite de nous aider à contempler une réalité crue, une réalité plus proche de l'essence. Ne pas l'affronter serait source de névroses. La regarder sans protection pourrait brûler les yeux. 

* Apparemment, Peter Sloterdijk dans son Essai d'intoxication volontaire, avait présenté l'IA et les biotechnologies comme nouvelles blessures narcissiques dès 2001. Merci à Fabien Zocco pour cette précision.


Le roseau plie mais ne rompt pas


Dans L’art de la guerre, Sun Tzu utilise la métaphore de l’eau. L’eau s’adapte à ce qu’elle rencontre. Elle forme son cours en épousant les accidents du terrain. Elle n’a pas de forme fixe.
Vu la vitesse des évolutions, on ne peut plus simplement se borner à étudier des techniques et à développer du style. Plus qu’hier, nos étudiants doivent apprendre à apprendre, apprendre à s’adapter, apprendre à ne plus rien considérer comme acquis. Nous devons renforcer l’apprentissage actif. Au-delà de l’apprentissage des matières (artistiques, techniques et théoriques), nous devons développer des processus de pensée complexes à même de répondre à des problématiques de plus en plus imbriquées et changeantes — aborder le monde de manière pragmatique sans perdre le bonus poétique (aménité) qui donne de la saveur à l’existence des animaux métaphysiques que nous sommes. La révolution en marche doit nous aider à nous concentrer sur l’essentiel. Pour orienter notre voie, il s’agit de nous poser une question fondamentale: quel sens donne-t-on à l’art?  


Gagner sa croûte


Souvent, dans les débats, lorsque nous parlons de l’impact que vont avoir les intelligences artificielles sur les métiers de la création artistique, nombreux sont ceux qui évoquent le fait que la photographie n’a pas fait disparaître l’art de la peinture mais a poussé les artistes à se renouveler et à inventer de nouvelles formes de représentation, l'impressionnisme par exemple. D’ailleurs il est tentant de penser que le pointillisme annonce l’image numérique avec ses proto-pixels ronds. Une invention en appelle souvent une autre.
Et certes la peinture n’a pas totalement disparu. Mais aujourd’hui, combien d’artistes peuvent-ils s'assurer des revenus grâce à ce médium? Certainement bien moins que nos écoles n’en forment. Mais il s’agit de penser plus loin. Le fait est que la révolution en cours va bien au-delà des précédentes évolutions techniques. Ici nous sommes face à un changement de paradigme bien plus radical. Nous n’en sommes pas au stade de l’intelligence artificielle forte, aussi appelée intelligence artificielle généralisée (AGI), mais le projet, à terme, consiste bel et bien à créer un cerveau inspiré par le nôtre. Le fait qu’il ne sera jamais humain ne veut pas dire qu’il ne nous dépassera pas dans toute une série de domaines où nous pensions avoir développé des spécificités qui nous rendaient singulier au sein du règne du vivant, notamment au travers de nos arts.
On a longtemps pensé que les métiers créatifs seraient ceux qui s’avèrent les moins susceptibles d’être automatisés. L’arrivée des technologies de text to image amène à reconsidérer la question. Aujourd'hui, les premières générations de programmes d'intelligence artificielle capables de créer des images à partir de descriptions en langage naturel changent la donne. Avant l'avènement de cette technologie, les ordinateurs ne pouvaient pas comprendre le langage humain habituel et devaient être programmés en utilisant des systèmes formels et structurés. Avec l'utilisation du langage naturel, il devient possible de communiquer avec les intelligences artificielles de manière plus intuitive pour leur demander de réaliser des tâches. Nous pouvons considérer que l'utilisation du langage naturel pour commander une intelligence artificielle est une révolution car elle permet aux utilisateurs lambdas de réaliser des créations complexes avec une aisance sans précédents. Au lieu de devoir passer par des commandes spécifiques ou écrire du code, les utilisateurs peuvent simplement décrire ce qu'ils veulent en utilisant des mots et des phrases similaires à ceux dont ils se serviraient pour parler à un être humain. Cela rend la création d'images plus accessible aux personnes qui ne sont pas familières avec les outils de programmation ou avec les moyens artistiques traditionnels.
Les illustrateurs et les photographes sont en première ligne et feront partie des premiers impactés par cette nouvelle concurrence. À titre d’exemple, Shutterstock est actuellement occupé à développer son propre générateur d’images basés sur une intelligence artificielle. Qui sera encore prêt à payer le prix juste d’un dessin qui aura pris des heures voire des jours alors qu’il est possible d’obtenir une image de qualité en quelques secondes? Pour les chanceux, il reste encore le marché de l’art soutenu par le système des institutions et des galeries. Cependant, beaucoup de nos étudiants, ne sont pas issus de couches favorisées qui sont celles qui, par effet de réseau, peuvent le plus aisément permettre à leurs enfants artistes de se réfugier dans l'industrie du luxe dont fait partie le marché de l’art contemporain. Par ailleurs, les premiers essais de générateurs de fichiers 3D sont en cours — idem pour la vidéo. Il est possible de générer de premiers plans, certes non utilisables dans le cadre de la construction, du moins pour le moment. Le travail des architectes et designers objets (dont mode) va donc également être affecté.
Tout va aller très vite avec, peut-être, des accélérations radicales dans les prochains mois et années. Les améliorations avec les générateurs de texte — tel le tchat d’Open AI — ne traînent pas non plus. Bref, tous les secteurs artistiques vont être fortement impactés. Il ne s’agit pas de faire l’autruche mais bien d’observer la mécanique en œuvre afin d’adopter la meilleure stratégie d’adaptation. 


Avant-postes


Libération fait état de premières évolutions en matière d’enseignement dans un article datant du 20/12/22: Les écoles d’art face à l’intelligence artificielle: «Il ne faut pas que les élèves soient en retard». Le texte évoque les démarches de plusieurs écoles qui s'adaptent en donnant aux élèves des outils techniques et critiques pour travailler avec les intelligences artificielles. Un exemple est donné avec l'Esad Orléans, où un programme de recherche dirigé par Emmanuel Cyriaque a travaillé sur l'IA avec une douzaine d'étudiants. En Suisse, l'Ecole Cantonale d'Art de Lausanne (ECAL) s'attend à ce que certains métiers de la chaîne de production visuelle soient affectés par l'adoption de l'IA, comme cela a été le cas lors de la transition de la photo argentique au numérique. Selon le directeur de la photographie de l'ECAL, Milo Keller, il est urgent de redéfinir notre rôle économique et créatif dans l'adoption de l'IA pour éviter de perdre les futures opportunités de travail. Aux Gobelins à Paris, l'équipe pédagogique enseigne aux étudiants comment utiliser des générateurs d'IA de manière à pouvoir travailler avec elles plutôt que contre elles. L'objectif de l'école est également d' apprendre à s'en affranchir, afin que les IA ne dictent pas les thèmes et les styles de création visuelle.
À ARTS² à Mons (Be) nous utilisons DALL.E, Midjourney et Stable Diffusion avec les étudiants de première année en design urbain dans le cadre de la création de mood boards et de story boards pour leurs premiers projets en atelier (cf. images ci-dessous).





Aller plus loin


La question ultime et radicale que nous nous posons pour orienter notre stratégie d'enseignement est la suivante: va-t’on avoir encore besoin d’artistes alors que le gros de la production risque de pouvoir s'automatiser? Nous pensons que oui. Mais quels sont les territoires à investir?
Les industries créatives sont certainement un espace d’investigation stratégique dans la mesure où ce sont elles qui impactent le plus massivement les représentations et donc les comportements de nos contemporains. Il s’agit certainement de tenter des opérations d’entrisme dans ces secteurs. La tâche est essentielle mais ardue. Il faudra développer des esprits fins capables de négocier avec la complexité des intérêts et la gravité des enjeux.
Mais c’est peut-être dans les rapports sociaux qu’il y aura le plus de travail à l’avenir. Car ces relations entre humains resteront difficilement automatisables. C’est certainement dans cet espace que doit s’orienter la majorité du potentiel de forces créatives de nos jeunes. Car s' il y a une œuvre qui nous concerne tous, c’est bien la Terre. Or la Terre est une création décentralisée dont le modelage nécessite une véritable intelligence collective. La création de notre environnement physique est une question esthétique au sens où Bernard Stiegler — un philosophe qui se concentre sur les problèmes causés par les mutation actuelles, tels que les changements sociaux, politiques, économiques et psychologiques, causés par le développement technologique et en particulier les technologies numériques — l’entendait dans un entretien portant le titre: À quoi sert l’art?
Car la sensibilité a un rôle à jouer dans l'émergence et dans la mise en forme d’une nouvelle rationalité, une rationalité visant à créer de la néguentropie, c'est-à-dire de l’organisation dans un monde qui a naturellement tendance à aller vers le désordre.

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